• Valentine CLERC

Bienvenue dans la Bullshit Company : La co-construction, mon regard de winner

Entretien exclusif avec Bertrand Coulos, PDG de la Bullshit Company au sujet d’un nouveau mot trendy, la « co-construction ». Ce winner inégalable lance son coup de gueule et raconte une journée de co-construction. Insupportable.


VOUS AVEZ ENTENDU PARLER DE CO-CONSTRUCTION ? Mais si, cette mode bobo-chic visant à faire participer vos employés à vos différents projets de changement à coup de post-it. Vous vous engagez dans une vaste transformation digitale de votre business unit ? Vous entamez une fusion avec une autre entreprise ? Qu’à cela ne tienne, laissez donc la direction de vos projets à vos employés ! Ces projets sont si peu importants et si faciles à réaliser, c’est à la portée du premier venu qui croira que vos années d’expertises et d’insights sont venues dans une pochette surprise. Arrêtons donc de diriger et laissons place à l’anarchie ! Managers, rebellez-vous !


On ne va pas se mentir, aujourd’hui tout va dans le politiquement correct, dans le bien-être en entreprise, dans le « oh non, ne froissez pas les gentils petits employés, c’est pas très corporate… ». Selon une étude menée par une célèbre université américaine, 117% des managers qui se sont lancés dans la co-construction ont : 1. vu leurs projets être pulvérisés et 2. sombré dans l’alcoolisme.

Vous n’êtes pas arrivé là par hasard. Vous êtes certainement plus intelligent (et plus beau) que vos employés. Vous avez quand même étudié à la célèbre Bullshit Management School. Tout le monde n’est pas capable de diriger un projet, et encore moins vos collaborateurs. Et tout le monde le sait très bien : si on lui laisse les mains libres, Kevin de la com’ va prendre quatre pauses café clopes à la terrasse du quatrième et passer sa vie sur Facebook. Il a cru qu’on avait installé un baby-foot à la cafétéria pour qu’il y joue ? Arrêtons une seconde, c’est pour les photos du site internet ! Alors Kevin, il va être gentil, et il va retourner faire des photocopies.


À écouter les consultants, il faudrait impliquer ses employés partout, tout le temps, dans l’ascenseur, autour de la machine à café, et pourquoi pas pendant les prises de décision, tant qu’on y est. Faites donc de la coconstruction et vous obtiendrez de longues réunions inefficaces et des projets à mettre à la poubelle. Vos employés n’ont pas les capacités de résoudre des problèmes complexes. Ils n’ont pas les compétences (comme vous) d’un manager, CQFD. Je ne suis pas anti-employé, j’ai d’ailleurs un très bon ami qui est aussi un de mes collaborateurs.


Et pourtant, je ne suis pas un mec sectaire. J’ai même fait de la co-construction une fois, dans le cadre d’un projet de transformation digitale de mon entreprise. Si, si, mon boss s’est fait embobiner par une bande de consultants. L’enfer. Je vous raconte ? Allez, on a le temps, de toute façon on est au bureau jusqu’à 21h30.


ÇA A COMMENCÉ PAR UN ICE-BREAKER, comme ils disent. Un petit jeu d’équipe où on se faisait passer des stylos à répétition en essayant de se rappeler de l’ordre jusqu’à ce que plus personne ne comprenne rien. « C’est marrant, a dit Françoise de la compta, on dirait nos échanges d’emails en fin de journée. À y penser, on pourrait peut-être se parler directement plus souvent ou centraliser les informations. » Ils sont fous : si on envoie moins d’emails, comment j’aurai l’air débordé à peu de frais ? Ils étaient tous debout, en mouvement, côte à côte, et de bonne humeur avec ça.


« QU’ESPÉREZ-VOUS TIRER DE CETTE JOURNÉE ? » ont demandé les consultants - on les reconnaît, c’est ceux qui portent des jeans et une barbe de trois jours. « On pourrait se donner une mission plus claire pour donner du sens à notre entreprise », a lancé Nassima. J’ai voulu m’interposer en balbutiant un « mais quel manche à balai celle-là… » mais je n’ai même pas eu le temps de la faire taire, les trois quarts étaient d’accord avec elle et Kevin a rappelé qu’il fallait se parler correctement, s’il vous plaît, sans termes agressifs. C’était limite limite, vous dites ? Je vois pas.


C’EST LÀ QU’ILS ONT SORTI LES POST-IT. Je le savais, qu’il y aurait des post-it. Pourtant, j’ai bien essayé de prendre la situation en main : allez, que chacun prenne une feuille, et puisque vous êtes si malins, expliquez-moi comment vous comptez le faire, le changement. Là, je les coinçais tranquille. Mais non, tout le monde s’est exprimé librement. Et tout le monde a donné son avis. Mais tout le monde, hein, même Ludo du service informatique, qui trouve que la transformation digitale ne doit pas remplacer l’humain chez nous. Et le pire, c’est qu’ils ont collé plein de smileys sur ses post-it.


PETIT À PETIT, LES PLUS TIMIDES ONT PRIS DE L’AUDACE, ET UNE INTELLIGENCE COLLECTIVE A ÉMERGÉ.

« Une intelligence supérieure blablabla… à la somme des intelligences individuelles blablabla… ». Encore du bullshit de consultant. On aurait dit qu’à force d’oser ouvrir la bouche, chacun s’autorisait à améliorer un peu les intuitions des autres. « C’est fou, à nous tous, on fait émerger des idées que chacun n’aurait jamais eu tout seul », a remarqué Sonia. Je dois bien admettre que certaines idées étaient loin d’être idiotes… J’ai commencé à récupérer tout ça pour le mettre dans ma prochaine prés’ pour les big boss, avec mon nom en bas, mais Sonia m’a vu faire, et il paraît que je manque d’esprit d’équipe. C’est pas avec l’esprit d’équipe que j’ai gagné le semi-marathon de Courbevoie, petite.


ON LES AURAIT LAISSÉ FAIRE, ILS NOUS RÉVOLUTIONNAIENT LA BOÎTE. De nouvelles sources d’énergie 100% vertes, un groupe WhatsApp pour que les commerciaux échangent leurs bonnes pratiques, sans que je sois là pour surveiller tout ce qu’ils se disent, et puis quoi encore ? J’ai essayé de répéter ma rebuffade habituelle : « mais on a toujours fait comme ça, pourquoi on changerait », mais c’était parti, ils se croyaient tout permis. Ils n’avaient plus d’inquiétudes, plus de déprime. Je n’avais plus aucune emprise.


LE PIRE, C’EST QUE C’ÉTAIT CADRÉ. Les consultants appellent ça un freedom framework. Moi, d’habitude j’aime bien ça, les mots en anglais qui ne veulent rien dire. Mais là, ils savaient parfaitement où ils allaient. Ice breaker, définition des objectifs, règles de vie pour faciliter l’expression, clarification des rôles et responsabilités de chacun... Ils ont même suivi le dossier après coup, avec des points collectifs réguliers pour voir comment on avançait. Qu’ils continuent comme ça, et je peux laisser tomber ma voiture de fonction, mon bureau à moi et ma secrétaire. Ils ont pris la transformation en main et je ne les ai jamais vus aussi motivés, c’est flippant. Alors la coconstruction, je vous préviens, la prochaine fois, c’est sans moi.


Par Valentine CLERC.


#management #balthazar #consulting

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